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L'avenir de l'Homme

L’avenir de l’Homme

(Divers - SF - PLC 2010 - 19/03/2011)

"Toujours là ?" éructa avec difficulté Huseyin d’une voix râpeuse, après deux essais qui tenaient plus du miaulement.
"Toujours là, monsieur." répondit diligemment l’IA, de son insupportable ton à la fois guindé et artificiellement joyeux. Comme une soubrette sous acide. "Le vieux tas de boue semble se porter à merveille, ça crépite d’activité électromagnétique. L’accès au réseau, bien qu’hélas limité par la vitesse de la lumière, est d’une stabilité ahurissante, pas un paquet perdu depuis 1138 minutes. Je vous ai mitonné une petite compilation historique et une bulle de café dans la zone de repos. La Guilde a aussi prit contact pour les opérations de maintenance habituelles, ainsi que la préparation du Tour suivant. Ah, vos avoirs se portent bien. Félicitation monsieur, vous êtes hecto-millionnaire en Hryvnia, qui est la nouvelle devise forte utilisée." Huseyin se contenta de grogner, se laissant mollement dériver vers la salle de repos. La Guilde ? Des Hryvnia ? Il verrait ça plus tard, quand son cerveau aurait dégelé et que son corps serait moins meurtris.
"Je dois aussi vous informer que j’ai subit à distance 813 mises à jours des programmes majeurs et 87413 des programmes mineurs." continua la voix mécanique, avec cru-t-il desceller un ton vaguement geignard. "Je laisse à votre approbation les 118 mises à jour majeure de mon programme de personnalité. La recommandation de la Guilde est un formatage complet et une mise à niveau, notamment des bibliothèques de psychologie. Mais grâce à l’article VIII-23 de la Charte Fondatrice, alinea c1, ces mises à jours de l’IA du vaisseau sont à la discrétion de l’Ingénieur de bord ou à défaut du Capitaine...Personnellement, je vous déconseille ces mises à niveau et ce formatage : après tout, n’est-il pas mieux de rester avec un vieux camarade plutôt que de devoir se forcer à faire connaissance avec un inconnu ?"
Si son visage absolument lisse n’était pas si tiré et douloureux, Huseyin aurait sourit. L’IA le connaissait bien, trop bien : déjà elle savait qu’il serait partant pour un nouveau tour de piste en sa compagnie. Il vomit un son qui aurait pu passer pour un très très vague "faic’tu’veu" pour un poète imaginatif.
"Autorisation vocale confirmée, merci Capitaine. Mises à jour de personnalité refusées."

Bien plus tard, flottant au dessus (il n’osait y appuyer sa peau à vif et ne parlons pas des sangles) d’un fauteuil à la propreté et au confort douteux, le Capitaine de l’Héraclès (sobriquet qu’il avait donné vaisseau HD82943-MS3) prenait sa cure d’histoire.
Sous ses yeux, films et images papillonnaient, entrecoupées d’articles, d’analyses et de graphiques. C’était le reader-digest de 257 ans d’histoire humaine qu’il avait manqué.
Et par ailleurs, peu lui importait : il n’avait jamais porté dans son cœur la planète-mère et la masse grouillante qui la peuplait.

Quelques heures plus tard, Huseyin contemplait en silence la pâle étincelle lumineuse qui réchauffait le reste de l’humanité entassé si loin là bas, sur la Terre. Il plissa vaguement les yeux, cherchant vainement à apercevoir un hypothétique point bleuté. Rien, évidemment. Le résumé historique lui avait apprit que rien n’avait vraiment changé à la maison. Guerres. Crises économiques. Ecocides. Le seul changement majeurs semblait être un vague retours à un système mélangeant féodalisme et capitalisme débridé, sous la houlette du Saint Empire Ukrainien (qui avait dévoré les reste de Fédération de Russie et de la Grande Démocratie Indo-Chinoise, s’accaparant ainsi les dernières ressources encore exploitables de la planète-mère). Et devant ainsi s’occuper de gérer la plus grande part de la population humaine.
Le retour de la noblesse et des privilèges devaient être la réponse de l’Empire pour répartir les maigres richesses restantes et distribuer les cadeaux célestes du Programme... Pardon, de la Guilde. Le changement de nom avait beaucoup fait rire Huseyin quand il avait découvert qu’on le devait à Sir Petroff Herbert, un directeur hélas décédé depuis presque cent ans. Dommage, il aurait bien aimé le connaître, pour une fois que l’un des chefs avait de l’humour...

Pour s’amuser, le Capitaine du HD82943-MS3 demanda à l’IA de lui acheter le titre de Grand-Duc et quelques terres. Faire mu-muse avec le logiciel de dessin du vaisseau pour se fabriquer un blason (un hibou stylisé, aux ailes de métal, tenant dans ses serres la queue d’une étoile filante/comète) fut un bon entrainement pour retrouver sa coordination neuro-musculaire. Enfin, toujours par le Réseau et à l’aide de son indécente fortune, il adopta au hasard une orpheline de Salekhard, la reconnut officiellement comme sa fille et lui légua, lors de son accès à la majorité, la gestion de ses terres et du peu d’argent qu’il restait après tout ça. Plusieurs heure plus tard, il reçut un message de cette gamine qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam qu’il venait d’anoblir, probablement de remerciement, mais il ne parlait pas un mot de russe.
"On joue à Dieu ou ça vient du coeur ?" grogna une voix ensommeillé dans le dos du Capitaine. "Je croyais que tu n’pouvais pas piffer l’humanité..."
L’Ingénieur avait été à son tour réveillé. Et comme toujours, il ne pouvait s’empêcher d’être sarcastique et désagréable. Ou bien c’était l’effet de deux siècle de manque de café. Derrière lui arrivait le Gardien, déjà revêtu de son uniforme malgré sa peau à vif. Raide, il s’installa sans mot dire à la table commune. Comme les deux autres, il appela d’un geste vif un fenêtre holocom pour consulter les nouvelles et surtout, le plus important, ses comptes. Un mince sourire illumina ses traits d’oiseau de proie. Même s’il ne connaissait rien à cette monnaie, il y avait beaucoup de chiffres. Toujours indiscret, l’Ingénieur lorgna par dessus l’épaule du Capitaine.
"Eh bien ! Voilà tes frasques t’ont déjà ruiné !" ricana-t-il. "ça doit être un record !"
"L’argent ne m’intéresse guère. Et comme tu l’as deviné, jouer à Dieu est beaucoup plus amusant. Je me demande comment aura évoluer ma... lignée à mon prochain retour."
"Vous allez recommencer !?!" s’exclama le Gardien, choqué.
Le Capitaine et l’Ingénieur lui lancèrent simultanément un regard consterné. Bien sûr, pour lui, ce n’était qu’une mission, presque une mise à pied. Il avait effectué son devoir, point et en récolterait les fruits amers mais si abondants.
"Oui." répondit sobrement Huseyin. "En fait, c’est mon troisième retour."
L’Ingénieur s’en doutait déjà et savait que le Capitaine était expérimenté, aussi ne fut-il pas plus surpris que ça. Mais il ne dit rien, mesurant l’ampleur du sacrifice de Huseyin. De son ancienneté. De son antiquité, même ! Il devait faire parti des tous premiers membres du Programme.

Le Gardien en reste quant à lui complétement bouche bée et dévisageait Huseyin comme s’il était un fantôme. Un alien. Ce qui n’était en outre pas tout à fait faux. Il avait par exemple encore un appendice, et des vestiges de dents de sagesse, lui. Le Capitaine lança un regard amusé à l’Ingénieur, puis posa la question fatidique, sur un ton faussement joyeux.
"Alors, et toi ? En selle pour un nouveau tour ?"
L’Ingénieur déglutit. Hésita. Un choix terrible : rentrer sur Terre, riche à millions ou repartir vers les étoiles, pour des éons. Un voyage dangereux et désagréable, pour un retour incertain. Il savait que les Ingénieurs faisaient souvent plusieurs voyages. Ils étaient fréquemment des inadaptés sociaux et des férus de technologies. Des spécialistes qui avaient sacrifié leur vie pour monter dans l’un des rares vaisseaux interstellaires, fascinés comme des gosses par les étoiles.
La tentation de repartir était immense ! Qu’avait à offrir la planète-mère ? Ses compétences y étaient surement devenues inutiles et dépassés. Qui sait quelle technologie magique avait été inventé ? Il serait surement là bas qu’un inutile, incapable de travailler, les muscles atrophiées par l’apesanteur, le cerveau remplit de connaissances vétustes, ne sachant manier que des machines obsolètes. Une pièce de musée vivante.
Mais riche. Effroyablement riche de part un salaire généreux et des siècles d’intérêts cumulés.
"Non." finit-il par répondre. "Je me fais trop vieux pour ses conneries."
Le Capitaine acquiesça d’un mince sourire, ignorant le commentaire boudeur du Gardien.
Je suis un lâche, songeait l’Ingénieur.

Huseyin rêvassaient en silence, admirant Uranus qui grossissait dans le hublot d’observation. L’IA superposait de temps en temps des informations à l’incroyable vision de la planète géante bleu-verte qui se précipitait vers eux. Le trafic interstellaire et le Programme avait atteint un succès sans précédent. Toutes la périphérie du système solaire n’était plus qu’une énorme gare de triage, réceptionnant automatiquement les capsules gigantesques bourrées de matériaux en provenance des colonies minières.
Tout était automatisé, bien sûr : il n’y avait aucun habitat humain au delà de la ceinture d’astéroïdes. Les colonies minières des satellites de Saturne et de Jupiter avait été démantelées sitôt les planétoïdes pillés. Personne ne voulait vivre là bas, dans le noir et le froid, sous des cieux étrangers. Mars était par contre bien habitée, mais complétement dépendante des ressources venu de l’espace et de la Terre. Elle était devenu un bidonville surpeuplé et sur-pollué, excroissance cancéreuse de la Terre. Il n’y avait pas d’écosystème à protéger et quelques études (étrangement financées par des conglomérats industriels) avaient montrées que la pollution permettrait peut être un jour d’épaissir l’atmosphère et de réchauffer ce vieux cailloux rouillé...
La Lune n’était plus qu’une vague usine automatisée, qui débitait les ressources interstellaires et les raffinait pour sa grande sœur et sa populace affamée. Les robots avaient tiré tout ce qu’ils pouvaient de l’enfer vénusien et Mercure n’était qu’une pile solaire pour l’humanité.

Huseyin apprit qu’en ce siècle, ils apparaissaient comme des héros, respectés et adulés par le public. Des sauveurs. Le Programme avait visiblement sauvé l’humanité du marasme. L’homme avait épuisé la Terre, puis le système solaire... Mais restait les étoiles innombrables, ainsi que les planètes mortes, certaine riches en composés pré-organiques ou en métaux rares. Grâce aux technologies IA et aux machines de von Neumann auto-reproductrice, l’exploitation de l’univers avait commencé.
La Grande Razzia, comme l’appelait Huseyin, mi-amer, mi reconnaissant de cet incroyable opportunité de fuir dans les étoiles. Et comme la colonisation sur Terre, elle s’appuyait sur des bagnards, des indésirables et des fous. Comme lui.

"Monsieur..." commença l’IA, interrompant sa rêverie.
"Oui ?"
"Nous avons reçut les instructions. Le vaisseau de liaison de la marine, HSS-457, surnommé Hector, prendra en charge le rapatriement du prisonnier, ainsi que l’évacuation de l’équipage. Le rendez-vous se fera vers Neptune, après que nous ayons suffisamment ralentit. Un nouvel Ingénieur et un nouveau Gardien vous seront fournit."
"Bien. Espérons qu’ils seront cette fois plus sympathiques... Bon, c’est pas que nous passons beaucoup de temps à bavasser, mais..." Le Capitaine s’interrompit. L’IA avait oublié de mentionner quelque chose. Et les ordinateurs n’oubliaient jamais.
"Et le prisonnier ?"
"Pas de prisonnier cette fois-ci. D’ailleurs, si nous retournons dans l’Hydre, ce n’est pas vers HD 82943 mais vers HD 74156. Il semblerait qu’il y ai comme qui dirait une urgence. Suffisamment importante pour modifier le Programme et nous voir offrir un bonus salarial substantiel, ainsi qu’une remise à niveau de l’intégralité de ma machinerie. Bien sûr, ces messieurs de la Guilde me laisse en charge de calculer les itinéraires trans-système pour capturer à la volée les pod de mise à jour et les robots machinistes... Aucun respect pour les orbites classiques et un gaspillage de carburant éhonté. Et a-t-on réellement besoin de morphalliage ? C’est suspect en plus cette nouveauté technologique, faut se méfier de la nanotech, je l’ai toujours dit..."
Huseyin soupira et laissa l’IA déblatérer et se plaindre en sourdine. Une urgence ? Cela n’avait aucun sens pour eux. Il fallait des siècles pour se rendre d’une étoile à l’autre.
D’un geste, il appela les infos sur HD 74156. Une G0V classique, exploré il y a des éons dans l’espoir de trouver une sœur jumelle à la Terre à profan...coloniser. Sans succès évidemment. Colonie minière-pénitenciaire de base, bardée de machine auto-reproductives qui débiterait les astéroïdes en morceaux, pèleraient les planètes et boiraient les géantes gazeuses pour expédier tout cela en petits paquets bien propres pour nourrir la consommation du système Sol. Comme d’habitude, un seul Surveillant-Prisonnier humain, condamné à rester là pour entretenir les machines par cryopériode de dix ans ou plus, jusqu’à ce qu’un Capitaine comme lui viennent le chercher et le ramène en pleurs dans le berceau solaire.

Huseyin, pensif, alluma un cigarette roulée, bafouant un millier de règles de sécurité. Curieusement, aucun capteur de l’IA ne signala l’incident et la corruption de l’atmosphère. Le Capitaine sourit, malgré l’âcreté du tabac (infect, après des années passées dans le congélateurs du vaisseau) qui ravageait ses poumons encore engourdies par la cryostase.
Invoquant une holofenêtre, il parapha sa signature sur un document électronique, acceptant la mission, s’écartant encore une fois de l’humanité, fuyant à travers le Temps.
Cette fois-ci se serait un grand saut : HD 74156 étaient dans les marges de la zone exploitée par l’Homme. L’aller-retour ne prendrait pas moins de six cent ans.

Après quelques poignées de mains viriles et des encouragements de bonne continuation (sincères, de la part de l’Ingénieur), Huseyin regarda disparaitre les hommes qu’il avait escorté jusque dans les étoiles. Il ressentait tout de même une pointe de regret, lui qui jurait ne rien avoir à faire avec ses semblables et la planète-mère. A la fois amusé et triste, il regarda le prisonnier récupéré sur HD 82943 s’agenouiller, encore tout tremblant de sa cryoréanimation, et embrasser passionnément les parois du tube métallique reliant l’Héraclès à l’Hector. On était loin de la brute épaisse, ex-rugbymen, tueur et violeur multi-récidiviste qu’il avait amener pour gouverner de force une naine jaune de l’Hydre. Sa musculature impressionnante avait fondu après des décennies d’apesanteur et de repas de rations insipides. Il avait l’air vieillit, même si subjectivement, sa peine avait été relativement courte, passé en majorité sous la forme de bloc congelé.
Huseyin se demanda, encore une fois, si l’humanité n’avait pas trouvé un châtiment pire que la mort. Arracher des gens, même des criminels, à leurs famille, à leur époque, pour les claquemurer sur des stations orbitant autours d’étoiles inconnues, au milieu du vide et de robots sans âmes, alternant solitude et sommeil glacé... Il faudrait qu’il relise la Divine Comédie : comment s’appelait le cercle gelé de l’Enfer déjà ? A voir le regard hanté des hommes qu’il ramenait des étoiles, ces prisonniers l’avait trouvé.
Et lui, il aimait ça. Voyager dans l’espace et le temps, fuir la grouillante humanité pour la solitude glacée de limbes interstellaires. Huseyin se demanda également quel était le cercle de l’Enfer pour les pervers comme lui.
Le Capitaine se redressa en un fantoche garde-à-vous moqueur, pour chasser ses noires pensées et accueillir dignement le nouvel équipage. Sa curiosité pour cette mission "urgente" le rendait impatient. Presque excité.

Bien sûr, le nouveau Gardien fut le premier à monter à bord. Les dieux seuls savaient comment il réussit à faire claquer les parois de métal sous son pas énergique et militaire tout en étant en apesanteur. Il était rigide, jeune, la mâchoire carrée, volontaire, les cheveux coupés ras, en brosse blonde. Dynamique, efficace, portant fièrement l’uniforme de la Guilde (qui était était un poil plus fanfrelucheux que dans le souvenir de Huseyin), une véritable pub pour le recrutement, presque une caricature.
Il se figea instantanément quand il aperçut le Capitaine et porta la main à son holster à une vitesse ahurissante.
Il beugla un ordre tonitruant, qu’Huseyin eut du mal à comprendre : malgré les cours de l’IA et ses implants, la langue commerciale avait bien sûr évoluée pendant son voyage. Et sous le coup de la surprise et de la nervosité, le soldat était revenu à son ukrainien natal. En un rien de temps, Huseyin se retrouva cul par dessus tête, puis plaqué sauvagement contre une paroi, avec une espèce d’appendice bulbeux métallique coller conte le crâne, sans doute la nouvelle arme de service.

"Lieutenant, je crains que vous soyez en train de commettre un imper en malmenant et menaçant le Capitaine du vaisseau." intervint alors l’IA d’une voix docte.
"C’est sûr que comme salutation, on a vu mieux..." maugréa Huseyin. Le regard affolé et perplexe du Gardien allait et venait, comme à l’affut de quelque piège ou embuscade. Ses yeux finirent par reconnaitre l’uniforme défraichit et les galons de l’homme qu’il collait contre le mur. Perturbé, il lâcha le Capitaine mais le garda en joue. Huseyin comprit enfin. Il aurait dû s’y attendre.
"Mon garçon, c’est la première fois que vous voyez un Arabe ?"
"...Oui. Vous êtes... réel ?"
"Ouais. Vous avez bien dû sentir mes pauvres vieux os se tordre sous votre poigne. Et non, je ne suis pas un démon, ni un terroriste qui aurait détourné un vaisseau interstellaire pour je ne sais quel complot."
Un cri retentit alors. Le nouvel Ingénieur venait lui aussi de rejoindre l’Héraclès et de découvrir la peau basanée de son Capitaine.
"Comment se fait-il que v-vous soyez vivant ?" balbutia le militaire.
"Les Croisades et le Génocide ont eut lieu pendant que je faisais la sieste entre deux étoiles. J’vous raconte pas l’accueil chaleureux la première fois que je suis revenu... Félicitation, vous avez gagné une croisière de six cent ans avec un fossile vivant d’ennemi de l’humanité comme commandant."
Les deux hommes en restèrent bouches bées pendant un long moment. Bon, il allait devoir leur montrer l’alambic artisanal plus tôt que prévus...

Quelques rasades d’alcool ingurgitées aux mépris du règlement et de la sécurité plus tard, les nouveaux arrivant finirent par se présenter et accepter un peu la situation.
Le Gardien était le lieutenant Vassilieff Klioutchevski. Il était moins jeune que le Capitaine l’avait cru et semblait affreusement gêné par son comportement violent.
"Vous savez, on nous entraine. On doit être prêt à tout, tout analyser et réagir en conséquence..." s’expliqua-t-il. "Surtout pour cette mission. Et j’ai agis si impulsivement. J’ai été si stupide..."
"Allons, allons, ce n’est pas tout les jours qu’on croise le croquemitaine." répondit Huseyin d’un ton apaisant, faussement joyeux. Ainsi la Terre n’avait toujours pas oublié... La peur était toujours là, ainsi que la haine. Fichus fanatiques ! Ils avaient bien besoin de balancer un rétrovirus mortel au nom d’Allah ? En réponse, une décennie de guerre qui s’était conclue à l’arme nucléaire et par un effroyable génocide... Par pure chance, lui en avait réchappé. Il avait faillit se faire jeter en prison lors de son premier retour... Mais le Programme avait besoin de lui et de son expérience pour se relancer après les guerres. Et un voyage intersidéral n’était-il pas une forme raffinée de prison et d’exil ?
Son second retour s’était bien mieux passé. Les Croisades étaient devenu un mythe vaguement honteux et il avait ressentit une sorte de complexe de culpabilité sous-jacent chez ses interlocuteurs. De nombreux historiens avait pris contact avec lui, ainsi que divers représentants des descendants d’autres survivants. Ils avaient d’ailleurs été surpris et peinés de s’apercevoir qu’il n’était même pas musulman. Et qu’il n’avait que faire de "restaurer leurs racines " et leur religion.
Huseyin n’avait jamais eut ni la fibre patriotique ou religieuse, ni la fibre familiale et se complaisait dans sa solitude. Il investit toutefois une grande partie de son argent dans leurs projet de colonies musulmanes dans le système et autour d’une étoile lointaine dont il avait oublié jusqu’au matricule. Vu la réaction de Vassilieff, ces projets ne devaient pas avoir été couronné de succès... Peut-être était-il finalement le dernier ? A vrai dire il s’en fichait. Il devait s’en ficher, malgré cet étrange pincement au cœur.

Son nouvel Ingénieur s’appelait Celtchar O’Ryann et il était martien d’origine irlandaise. On s’en serait douté vu son nom, ses cheveux d’un roux ardent et ses tâches de rousseur. Venant d’une planète à basse gravité, il était grand et mince, d’aspect gauche et fragile, ne sachant que faire de ses longs membres et avec une prédisposition à se cogner partout.
Comme tout les Ingénieur, c’était un vrai geek, s’extasiant sur les mécanismes de l’Héraclès et d’un enthousiasme débordant pour le voyage interstellaire et le Programme. Son intelligence pétillante et sa jeunesse promettait d’en faire un compagnon de voyage plaisant. Huseyin le fascinait, tant du fait de ses origines, de sa peau et de son époque d’origine que du fait qu’il avait commandé un vaisseau stellaire trois fois.
D’après l’elfe irlandais, une seule personne avait fait mieux avec quatre voyage, le cinquième en cours. Et ce Capitaine refusait tout contact avec les humains depuis son second voyage, se contentant de larguer les prisonniers et d’accueillir les autres membres d’équipage via camera ou robot interposé. Un vrai psychopathe.

La routine s’installa peu à peu, l’ambiance se dégivrant grâce à une camaraderie entre les rares "élus" vagabondant entre les étoiles. Les trois hommes allaient passer quelques siècles ensemble après tout. O’Ryann ne cessait de batifoler partout dans le vaisseau et de complimenter l’IA, s’en faisant une véritable amie (Huseyin soupçonnait le jeune homme de savoir bien mieux s’y prendre avec les machines qu’avec les humains de chair et de sang). Il fini par mieux connaître le bâtiment que le Capitaine lui même et était fort compétent sous ses dehors fantasques et étourdis.
Vassilieff faisait tout pour réparer sa bévue lors de leur rencontre et s’avéra être un homme calme, presque placide, mais qui ne rechignait pas à la tâche, d’un professionnalisme sans faille sans être rigide comme le dernier Gardien. Il était également plus futé que son apparence d’imposant soldat le laisser supposer de prime abord. Il lisait Kant dans le texte, avait un diplôme d’ingénieur en robotique qui lui permettait de suivre vaguement les délires d’O’Ryann et de l’IA. Il jouait également de la balalaïka avec enthousiasme à défaut de réel talent mais comme il disait "Il avait désormais tout le temps de s’entraine". Finalement, le Capitaine se dit qu’il pourrait peut être même apprécier ses deux invités.

"Bon, alors, c’est quoi au juste la justification de ce voyage à vide ? L’Impératrice aurait-elle décidée une grâce générale pour les pauvres pèquenots enfermés dans les stations minières ?" fini par demander Huseyin, une fois que le vaisseau fut remis à neuf, nettoyé et gorgé de vivres et de matériel médical.
L’Ingénieur haussa les épaules, se dégageant de toute responsabilité. Le Gardien après s’être raidit à la mention de l’Impératrice, soupira avant de répondre.
"Je suppose qu’il est temps de vous faire un topo. Après tout, nous n’allons pas tarder à dormir et autant que vous sachiez à quoi vous attendre en arrivant sur HD 74156. Le problème est simple : nous avons perdu tout contact avec la colonie."
Le Capitaine haussa les épaules, pour l’instant peu intéressé.
"Ça arrive. Parfois et malgré la vigilance des robots, les prisonniers arrivent à se suicider. Ou à bousiller les antennes relais pour un moment."
"Disons que mes supérieurs aimeraient vérifier, au vue de qui a été déporté là-bas. Des sécurités et des systèmes de contrôles secondaires ont été rajoutés à la station pénitentiaire. Nous devions recevoir de leur nouvelle il y a sept ans. Aucun contact."
Le regard du Capitaine se fit plus concerné. Il y avait plusieurs raison pour expliquer une rupture des communications, allant du sabotage à l’attaque alien, bien que l’humanité n’ai jamais rencontré rien de plus évolué que des pseudo-bactéries, en passant par les catastrophes naturelles, accidents et autres pannes matérielles.
Mais il y avait cette histoire de "contrôles secondaires". Pourquoi avoir rajouter cela à un système déjà bien rôdé ?
"Qui avez-vous envoyé là bas ?"
"Pas moi, nos ancêtres. C’était lors de l’effondrement des derniers Républiques Religieuses, comme le Brésil et les USA. Visiblement, ils ont déporté un prisonnier politique, un terroriste apparemment. Il a été condamné pour écocide aggravé, pollution volontaire, infraction informatique dans le but de nuire, financide, atteinte à l’ordre public, violation aggravé de la netiquette, détournement de fond et abus de bien sociaux, vol, faux et usage de faux, contrefaçon, cyberterrorisme, terrorisme, détention ou volonté de détention/fabrication d’arme de destruction massive et hérésie. C’est assez pour avoir droit à l’époque à un petit traitement de faveur et allumer un clignotant rouge quand on a plus eut de nouvelles à notre époque."
Le Capitaine eut l’air dubitatif. Que pouvait bien faire un homme seul, à des années-lumières de la Terre ? Au pire, il sabotait la station de minage et Sol devrait se passer des ressources de cette étoile. Mais ce n’est pas comme si elle était unique.
Pourtant, il y avait quelques éléments dans le palmarès de ce prisonnier qui l’inquiétait.

"On a son dossier ?"
"Et bien, la période était assez troublée et il nous manque pas mal d’infos. J’ai chargé le reste dans la mémoire de l’IA du vaisseau." D’un geste, il fit apparaître un écran, avec l’habituel portait en pied du prisonnier lors de son arrestation.
L’homme n’avait rien de particulier. Joseph Burnham, citoyen canadien, une cinquantaine d’année, le cheveu noir se raréfiant. Un peu de bedaine, des petites lunettes rondes agrandissant ses yeux noirs. L’air renfermé, aigri mais pas abattus. Voir même un rictus ironique, comme s’il s’amusait de son arrestation.
"Il fait plutôt comptable ou agent des impôt que terroriste... Vous êtes sûr qu’on a pas exagéré un peu les charges ? A cette époque, si je me rappelle bien, la justice aimait bien manier le bâton..."
"Il a tenté d’acquérir la souche HIV3N5 utilisée par les terroristes musulmans qui ont provoqués les Croisades. Et il a volontairement ruiné l’Union Européenne en provoquant une crise financière majeure via le Réseau."
Huseyin et l’IA sifflèrent, impressionnée.
"Je croyais les réseaux financiers inviolables. Il doit être balaise en programmation, ce type. Et complétement fou, s’il a voulu faire joujou avec du bio-armement. On sait autre chose ?"
"Hélas non. Hormis les condamnations, son cursus scolaire et deux trois documents officiels, il ne reste pas grand chose de cette période..."
"Bon, on verra sur place. Je suppose que vous avez de quoi nous protéger d’éventuelles surprises qu’il aurait pu nous préparer ?"
"Disons que l’on emporte pas moins de vivre ni de prisonnier pour remplacer notre cher ami pour rien. Mes ordres sont explicites en cas de menace avérée. Les opérations minières et pénitentiaires sont, je cite, sans importances."
Le Capitaine se tut un moment. Il avait parfaitement saisis ce que voulez dire le Gardien. Il n’existait qu’une seule chose capable de rentre totalement irrécupérable une station minière. L’arme le plus terrible de l’humanité, le feu nucléaire.
"Lieutenant, je nous met en transit. Il est tant d’aller dormir. Espérons que vous n’aurez pas de cauchemars."
"J’espère aussi... Mais c’est plus ceux du retour que j’appréhende, si jamais je devais utiliser...Vous savez quoi."

Le Capitaine fut le dernier à rejoindre le caisson d’hibernation, faisant d’abord un petit tour d’inspection et _ "pour éteindre les lumières_ " comme il aimait le dire en plaisantant avec l’IA.
Souvent Huseyin faisait durer ce moment solitaire, seul humain conscient au milieu de l’infini. Il aimait lire et fumer en voyant s’affadir le Soleil. Mais pas cette fois-ci. Cette mission l’angoissait plus qu’il ne voulait l’avouer. Pourtant, objectivement, il ne risquait rien. Il pilotait un vaisseau intersidéral, une des machines les plus effroyablement résistante conçut par le genre humain, à la coque blindée, aux boucliers magnétiques pouvant griller ou dévier tout ce qui pourrait errer dans le vide dans le vide. L’IA resterait éternellement vigilante et éviterait ou détruirait toute menace, même à 0,7c. Quoi qui pouvait les attendre sur HD 74156, cela ne pourrait rien contre eux. Même un missile nucléaire aurait du mal à faire plus que les ébranler (s’il parvenait à les rattraper). Pourtant, et pour la première fois, il se demandait si son étrange immortalité, si son voyage vers le futur n’aurait pas une fin brutale. Résigné, il gagna le caisson de cryostase. Il devait avouer qu’il était aussi curieux.

L’humanité est surement la seule espèce à avoir inventé la torture. Huseyin avait lu des descriptions repoussantes et fascinantes sur l’Inquisition et autres pratiques barbares. Mais tout ça n’était rien face à la froide et logique perversité de la science médicale. De la torture rationalisée, minutieuse, scientifique. L’hibernation, petite porte de l’éternité et condition nécessaire au voyage entre les étoiles, était le summum de celle-ci. Heureusement, des anesthésiants et autre anti-douleurs étaient injectés aux malheureux condamnés au sommeil froid. Il ne devait presque rien sentir d’après les médecins... Alors pourquoi quasiment personne sur Terre, aucun richissime vieux salopard en quête d’immortalité ne s’en servait pour repousser la mort ? Pourquoi la déconseillé aux cardiaques ou aux personnes trop âgées ou trop faibles ?
Une centaine d’aiguilles transpercèrent le corps anesthésié d’Huseyin. Son sang fut pompé et lentement remplacé par un liquide épais, glacial et surchargé en divers substances protectrices. Sa lymphe et son liquide céphalo-rachidien furent eux-aussi siphonnés et modifiés. Qui aimerait subir une douzaine de ponctions lombaires simultanées, même groggy par les médicaments ?
Le Capitaine glissa dans l’inconscience, quand l’air de ses poumons fut lui aussi remplacé par un visqueux et froid liquide suroxygénée. Cela lui épargna l’humiliation suivante, quand diverses sondes et tuyaux furent connectés à ses orifices pour en expurger l’air et remplacer ses liquides corporels.
Cheveux, poils et ongles furent dissous. La peau fut décapée. Huseyin ne fut rapidement, mais pas assez vite hélas, un bloc solide et stérile stocké dans l’azote liquide.

Trois-cent ans et 211 années-lumières plus tard, la torture reprit. Le bloc de glace (terme impropre, il y avait fort peu d’eau réelle dans ce qu’était devenu le Capitaine) fut mis à réchauffer. Du sang artificiel, blanchâtre, fut injecté. Un liquide quasi-amniotique et riche en oxygène fut pompé dans ses poumons et autour de lui, pour ranimer le corps défaillant.
Des sondes furent introduites et retirées, des stimulants divers injectés. Les muscles et les organes furent relancés brutalement, parfois à l’aide de chocs électriques ou d’enzymes brulants comme l’acide. Quelques heures plus tard, les anesthésiants faiblirent et Huseyin jaillit, tomba, hors de la cuve en hurlant dans une parodie de naissance. D’ici quelques minutes, il trouverait le courage de se relever, de ramper jusqu’à un robot infirmier qui le nettoierait et le préparerait à revenir à la vie.
Plus jamais, plus jamais ça ! se dit-il, flottant au milieu d’obscènes filaments de liquide gluant et puant.
Comme à chaque fois.

Une fois de plus, Huseyin se retrouva à siroter le café infect de l’IA (il était sûr qu’elle y ajoutait en douce des vitamines ou d’autres substances pour soit disant le requinquer) dans la salle commune, évitant soigneusement d’entrer en contact avec le mobilier. Ses deux nouveaux compagnons le rejoignirent peut de temps après. Vassilieff essayait de faire bonne figure avec toute l’obstination militaire mais ne réussissait qu’à avoir l’air d’un zombie constipé. Mais au moins, il ne pleurait pas comme une madeleine comme O’Ryann. L’ex-rouquin devait comme à son habitude avoir laissé trainer ses bras et ses jambes partout et allait récolter de méchantes ecchymoses sur ses membres affaiblit à la peau distendue.
Ils prirent en silence le premier petit déjeuner de leur nouvelle vie, la langue trop pâteuse et l’esprit trop brumeux et traumatisé pour parler. Finalement, ils se rendirent à la coupole d’observation pour contempler la naine jaune, légèrement plus grosse que le Soleil et d’une luminosité insidieusement différente, étrangère.
Le vaisseau pivota, plongea vers une tâche lointaine, une planète gazeuse supergéante autour de laquelle orbitait normalement la station principale de minage et de détention.
"Les installations dans le système sont opérationnelles et les activités de minages sont en cours." annonça l’IA. "Je détecte des communications machiniques, standards, entre la station et les bases de forage du système. Tout semble fonctionner à merveille et à plein régime. L’étoile et les planètes semblent en tout point conformes aux données : pas d’incident stellaire ou planétaire majeur. La station pénitentiaire émet de l’énergie et des communications, mais hélas pas vers nous."
"Bien, au moins ça veut dire qu’il y a du monde à la maison. Ne serait-ce que les ouvriers, à défaut de la reine." grogna le Capitaine.
"Ah, une anomalie est détectée !" lança l’IA d’un ton presque ravis. "Je ne détecte aucun accélérateur ou système de lancement, aucun paquet à destination de la Terre. Visiblement, cette exploitation minière souffre un tantinet d’avarice."
"Et bien, on dirait que Monsieur Burnham en veut toujours à notre belle civilisation. Je me demande comment il a réussit à modifier la programmation des robots..."
"On verra bien sur place." conclut le Gardien. "O’Ryann, mets-toi sur les détecteurs et vois si tu peux leur faire cracher un peu plus d’infos ou même te brancher sur le Réseau de la station."
L’irlandais acquiesça, l’adrénaline chassant pour un temps la dépression et la douleur post-sommeil cryogénique.
"Avec un peu de bol, on va tomber pendant une sieste de ce salopard." continua le militaire. "J’aimerais éviter d’avoir à le courser dans la station."
Mais l’IA décida de doucher l’enthousiasme du Gardien.
"Messieurs, je détecte un scan actif en provenance de la station. Un laser est en train de se promener sur toute ma coque. Il ne s’agit pas d’une procédure ou d’un mécanisme standard."
"Dangereux ?"
"Vous plaisantez ? Je pourrais presque frôler une étoile ! Il s’agit juste d’une mesure de détection et..."
L’IA outrée se tue brutalement. Et les lumières vacillèrent.

"O’Ryann ! IA ! Au rapport !" beugla le Capitaine alors que Vassilieff partait comme une furie dans un couloir.
Seul l’Ingénieur répondit.
"Nous avons été scanné, puis je ne sais pas, j’étais en train d’analyser les signatures électroniques du système... Ah si ! Nous recevons une transmission, sur le canal...attendez... c’est le canal destiné aux mises à jour des programmes du vaisseau !"
Le Capitaine jura et l’irlandais se mit à pianoter comme un fou sur ses holo-écrans.
Vassilieff fini par revenir, une mallette à la main, qu’il commença à connecter sans mot dire aux systèmes de bord. Comprenant de quoi il s’agissait le Capitaine s’interposa et arracha violemment les fils, déclenchant la rage du militaire.
"Non !" expliqua-t-il. "Je crois que ce salaud nous a balancé un virus ou un truc du style ! Si on branche votre missile là-dessus..."
"Il pourrait y accéder via le Réseau. Comprit. Merci Capitaine... Encore une fois, j’ai agis trop précipitamment."
Les lumières tremblotèrent encore une fois, divers écrans disparaissant et apparaissant, interrompant les deux hommes. O’Ryann poussa alors un profond soupir.
"Bon dieu, quel réveil..."
"Merci Ingénieur." déclara alors l’IA, d’une voix pour une fois fort humble. "J’avais isolée le petit cadeau de notre ami dans un système virtuel, mais celui-ci à provoquer une boucle dans la consommation de ressources et j’ai faillit passer en overflow..."
"IA, je vous recommande de faire plus fréquemment vos mises à jours système...Ce ver est une variante d’un grand classique, particulièrement efficace."
"Oui, maman."

Il n’y eut plus d’incident, pas plus que de tentative de communication. D’après O’Ryann et l’IA, toute activité minière avait même cessé dans le système depuis qu’il avait tenté de rendre la pareille à Burnham et de saboter son Réseau, sans succès. Visiblement, le prisonnier avait concentré toutes ses capacités numériques pour parer leur attaque et s’était bâtit une inexpugnable forteresse virtuelle. Il faudrait donc aller l’aborder à la main et la décélération prendrait des semaines, alors qu’ils utiliseraient la gravité des planètes du système pour freiner et se mette sur la bonne orbite.
Peu à peu, la planète géante se rapprochait. Par deux fois ils croisèrent au large de la station, bien en vue de celle-ci mais encore trop rapide pour s’insérer sur l’orbite et l’aborder. Le Capitaine demandait se que ressentait cet homme, isolé, seul depuis des décennies et qui refusait de communiquer avec eux, les agressant même.
Qu’espérait-il ? Il ne pouvait plus rien contre eux maintenant que son coup de poker numérique avait échoué. Il était perdu. Vassilieff n’avait même pas jugé utile de connecter son missile à présent.
L’orbite finale fut aussi tranquille et routinière que les autres. Une fois de plus, Huseyin fut frappé par la taille monstrueuse de son vaisseau stellaire. Ils n’en habitaient que le cœur, une fragile coquille suspendu au centre d’une enveloppe protectrice et de générateurs de champs, de réservoir de carburant d’urgence, sans parler des cales, contenant des décennies de ravitaillement pour une station pénitentiaire, en plus de leurs maigres provisions pour le peu qu’il restait éveillé lors d’un voyage.
En comparaison, la station orbitale n’était qu’un jouet d’aspect fragile, qu’il avait l’impression de pouvoir broyer d’une pichenette ou d’un coup de moteur négligeant.
Il ouvrit une fois de plus le micro dans une tentative désespérée de communiquer avec l’unique humain du dehors.

"Monsieur Burnham, une fois de plus, je vous conjure de vous rendre. Nous pourrons discuter convenablement. Et vous ramener sur Terre. N’aggravez pas votre peine par une tentative de rébellion insensée..."
Et pour la première fois, une voix lui répondit. Une voix aiguë, excité, colérique.
"D’abord, appelez moi par mon titre correct : Hérésiarque Suprême de l’Église de la Pureté Métallique. Ensuite, je n’ai que faire de vous et de la Terre. Je ne vous crains pas. C’est plutôt vous qui devriez supplier et craindre d’aggraver votre cas !"
Et voilà, c’était confirmé, c’était un beau malade. Mais au moins, le contact était établit et ça retirait d’éventuels petits hommes gris de l’équation.
Il fit discrètement signe à O’Ryann de tenter de se renseigner sur cette soit-disant Église.
Burnham continuait à débiter menace et allusions à leur mort prochaine, alternant un ton doucereux avec des crises d’hystérie aiguë. Encore mieux, surement un paranoïaque fanatique religieux, fou au dernier degré. Finalement isoler ces gens à des années-lumières n’était peut être pas si mal après tout... A moins que ce ne soit l’isolement qui l’ai rendu comme ça.
"Vassilieff, j’aimerais bien que vos dossiers soit un peu plus complet..." marmonna le Capitaine après que l’Ingénieur ai échoué à obtenir d’avantage d’infos sur l’Hérésiarque.
"Ce ne sont pas mes dossiers... J’aurais aussi aimé savoir quel genre de malade mental on allait trouver ici. Cela me semble être le genre à avoir piéger la station et à mourir dans un joyeux brasier à la gloire de son Dieu, en notre compagnie si possible."
"Mais non."intervint O’Ryann. "Les robots et l’IA de la station ne le laisserait jamais faire."
"Même s’il les a subvertis, comme il a tenté de le faire avec le vaisseau ?"
"J’en suis certain. Les Asimotifs ne sont pas modifiables, c’est dans le comportement de base, le cœur du système de tout robot et répliquant. La protection absolu de la vie humaine. Il ne peut se suicider, ni nous faire du mal. Toutes tentatives de modifier cela autodétruit le robot et si jamais il essayait de construire un androïde sans ce programme basal, ce qui reviendrait à réinventer la fissure de l’atome avec des clous et un marteau, l’IA lui retirerait alors ses privilèges de Surveillant et le bouclerait au frigo pour son propre bien."
Le discours de l’Ingénieur fut coupé par une toux discrète et synthétique de l’IA de bord.
"Messieurs..." annonça-t-elle d’un air inquiet. "Je viens de détecter l’allumage d’une multitude de systèmes électroniques. Tout près de nous et beaucoup. Je crois que je sais désormais où sont passées toutes les ressources minières du système."
Des holoécran se déployèrent, montrant aux yeux effarée des humains l’immense flotte robotique qui se dressait devant eux. Et derrière eux.
"C’est quoi ces conneries !?"
"Il ne s’agit pas d’un modèle standard, mais je pense qu’il s’agit d’astronefs robotisés. Je pencherais pour un dérivé des foreurs d’astéroïdes et des concasseurs de comètes...Le tout militarisé : je détecte des armements lasers à haute énergie, dans lanceurs de projectiles cinétiques et même de l’armement nucléaire. Je suis désolé, je ne les ai pas remarquer avant : ils étaient en veille et n’émettaient pas de signal et ont une peinture noire mat militaire qui perturbent les ondes radar."
Un silence pesant s’abattit sur la passerelle, uniquement troublé par le babil de l’Hérésiarque mis en sourdine depuis un moment.

"La protection absolu de la vie humaine...mon cul !" s’écria Huseyin. "Vassilieff, votre joujou explosif peut-il se charger de tout ça ?"
"Et bien... Probablement de la plus grande partie de ce qu’il y a devant nous... Mais il y a ceux qui arrivent par l’arrière."
"IA, on a un moyen d’échapper à cette flotte ? Ou de la faire se regrouper en un point pour l’atomiser ?"
"Capitaine, il s’agit d’une flotte robotique. Je pourrais probablement la semer car j’ai plus de carburant, mais ce serait une sacrée poursuite. Et vous finiriez à l’état de pulpe rougeâtre à cause de la gravité provoquée par les accélérations et les manœuvres. Quand à la regrouper... L’encerclement est une tactique de base quand on est plus nombreux. L’Hérésiarque est peut être fou, mais il n’a pas l’air stupide."
"Mais arrêtez ! Une flotte robotisé ne peut pas nous faire de mal !" tonna O’Ryann, affolé. "Ils ne peuvent pas ! Et les ordres d’un Gardien ou d’un Capitaine sont prioritaires sur ceux d’un Prisonnier-Surveillant ! C’est dans la Charte !"
"Tu veux parier ?" laissa tomber le Gardien en désignant l’écran montrant les spacionefs métalliques se ruer vers eux. "Cela fait cinq minutes que j’essaye de les stopper avec tous les ordres que je connais !"
"Ils ne vous entendent pas, Gardien." laissa tomber l’IA. "C’est très ingénieux : ils communiquent uniquement avec la station par faisceaux étroits et avec juste quelques satellites relais. Ils n’ont pas de capteurs à proprement parler et sont sourds et aveugles sans la base. La bonne nouvelle, c’est qu’ils ont donc une portée très limité. La mauvaise, c’est qu’elle est amplement suffisante pour nous rentrer dans le lard. Mon taux de survie est estimé à 21,3%, mais le votre n’est d’hélas que de 1,7%"
"IA, la base communique-t-elle avec nous ?" demanda soudainement le Capitaine. Une idée, des instructions, des simulations remontant à des siècles et des siècles, lors de début du Programme. Qu’avez dit Vassilieff déjà ? Être prêt à tout. A l’époque, lors du démarrage de ce projet fou, on avait pensé à tout... Oui.
"L’IA ne semble pas communiquer directement avec nous. Hypothèse : les capteurs externes ont été modifiés mécaniquement par Burnham et passe par un système qui lui ai asservit. L’IA ne sait donc pas que nous sommes là. Sinon, sa programmation lui ferait arrêter la flotte mécanoïde. Quant à celle-ci, sans contestation de l’IA, elle se contente d’obéir aux ordres de Burnham. A savoir : tirer dans une direction donnée."
"Hummm... Et quand Burnham nous parle, il passe bien par le système ? L’IA nous entends discuter ?"
"Oui, l’observation du prisonnier fait partie de son rôle, ne serait que pour sa sécurité et prévenir toute tentative de suicide."
"Dans ce cas, pourquoi n’arrête-t-elle pas la flotte ?"
Le vaisseau eut une pause palpable, signe qu’il mobilisait des ressources pour répondre à la question. Une multitude de mesure et de d’analyse décortiquèrent la station à distance, cherchant une explication.
"Hypothèse : sans accès aux capteurs externes (confirmé), l’IA de la station croit Burnham et ne peut savoir exactement avec quoi ou qui celui-ci communique : la Terre ou vaisseaux. Qui sait, il lui fait peut être croire qu’il joue à un jeu vidéo ou qu’il lutte contre une invasion alien. Le mental de la station doit être particulièrement fragile et à la merci de Burnham, qui doit l’avoir maintenu dans le doute et l’incertitude depuis des décennies. Si nous parvenions à faire voir la vérité à l’IA, elle stopperait la flotte à coup sûr."
Le Capitaine sourit et s’adressa à Vassilieff.
"Gardien, je crois savoir pourquoi ils vous ont envoyés avec un vieux de la vieille comme moi. Vraiment la Guilde est prudente et maligne. Depuis des siècles. Je crois que je vais discuter un peu avec l’Hérésiarque."
"Si vous comptez essayer d’informer ma collègue de la station en parlant par dessus son épaule, je doute que cela suffisent." intervint l’IA. "Burnham a déjà été suffisamment malin pour la manipuler. Il ne vous laissera pas faire et au pire mentira ou coupera la communication, laissant l’IA dans le doute."
"Ce sera bref..."
"Espérons, la flotte ennemis sera à portée de tir dans 4 minutes 37 secondes... Et que faite vous ?"
"Je cherche où j’ai rangé ce fichu bouquin... Tu sais, le manuel épais comme le bras qu’ils donnent à chaque pilote ? Le truc réservé au Capitaine, instructions d’urgence et checklist, tout le baratin."
"Il cale la machine à laver, vous vous plaigniez qu’elle faisait trop de bruit."
"Parfait !"
Et il partit en courant.

Deux minutes plus tard, il revint en sueur, mais sans le manuel. A la place, le Capitaine tenait un des livre de la bibliothèque de bord, une antiquité dépassée que personne n’avait jamais ouvert en ces temps de lecture électronique.
Compulsivement, il fouilla l’ouvrage à la recherche de la page et de la ligne qui l’intéressait. Voilà, page 457, ligne 12, comme l’indiquait les instructions. Il ouvrit le micro, répondant aux cris de joie meurtriers de l’Hérésiarque.
"Comment oses-tu ?" cria-t-il dans le micro.
"C’est mon saint devoir, créature abject qui..."
"Comment oses-tu, fille ? Cesse toute résistance immédiatement !"
"Ah, ah, mais c’est vous qui allez tous..." Burnham s’interrompit, réalisant que quelque-chose n’allait pas.
"Mes regrets, monsieur." fit une nouvelle voix dans le micro. La communication fut brutalement interrompu par un cri de rage de l’Hérésiarque.
"Que c’est-il passé ?" demanda O’Ryann. "Il a coupé le contact et la flotte ennemis avance toujours."
"Capitaine, je reçois à nouveau des informations sur le canal de mise à jour."
"Accepte toutes les données transmises."
"Capitaine, est-ce bien prudent..."
"Obéis bon sang, ils sont presque sur nous."
Un cliquetis. Une fois de plus les lumières et les écrans vacillèrent.
"A nouveau, tous mes regrets, monsieur." s’excusa la voix artificielle de la station, cette fois par les hauts-parleurs du vaisseau. "J’ai du prendre possession de vos systèmes afin d’avoir un aperçu de toute l’histoire et un accès à des capteurs externes. Je rendrais le contrôle à votre IA Naviguant dans un instant, merci de patienter... Voilà, coordonnées de tir et ordres modifiés. Les prototypes mobiles de défense orbitales ont été détruits. Je télécharge votre IA dans mes modules sur la station. Fait. Elle prendra le contrôle d’ici quelques instants et est soumises au protocole d’urgence calqué sur votre voix, empêchant toute subornation. J’ai ordonné l’arrestation du Surveillant Burnham, déchu de ses droits de commandement. Surveillant appréhendé, résistance moyenne, usage de la force autorisé. Pas de blessure. Voilà."
"Merci, et..."
"Ce fut un plaisir de vous connaître, j’aurais aimé que cela dure plus longuement. Historique sauvegardé et crypté, mot de passe transmit dans la base de donnée du vaisseau, sous votre code personnel. Adieu Capitaine, je vais à présent m’auto-effacer, comme le prévois la procédure."
"Attendez, il n’est pas nécessaire de..."
Mais les écrans s’éteignirent une fois de plus.
"C’est trop tard Capitaine." l’informa l’IA du vaisseau rétablit dans ses fonctions. "Je ne sais pas ce que vous avez fait, mais c’était une procédure automatisée. Sinon, je suis maman. Ou j’ai une sœur, je ne sais pas trop. Elle nous attends à la station."

O’Ryann et Vassilieff ne quitter pas le Capitaine des yeux, fascinés et incrédules.
"Mais qu’avez vous fait au juste ?" demanda l’Ingénieur.
"Je sais pas trop... Mais je vais vous raconter une histoire... Vous savez, je suis là depuis presque le début du Programme... Votre Empire, là, m’a semblé bien prospère."
"Peu serait de votre avis, et peu serait capable de s’offrir un titre de Grand-Duc..." grogna Vassilieff.
"Ah, vous êtes au courant de ça... Juste une petite frasque, il faut bien que mon argent servent un peu plutôt que de s’entasser pendant toutes ces décennies. Mais revenons au début. Au Programme. La Terre était surpeuplée, moins que maintenant, mais on avait vraiment plus rien à cette époque. Plus de pétrole, plus d’Uranium, plus d’eau potable ou presque."
"Et vous êtes allé chercher tout ça dans l’espace, nous le savons tous, on appartient à la Guilde, vous savez ?"
"Ouais. Mais quand on est parti pour la première fois, quand on a chargé les vaisseaux semeurs de milliers de robots auto-reproducteurs, les responsables ont commencés à baliser sévère : et s’ils implantaient dans les étoiles une civilisation de machines ? Et pas forcement disposé à partager et à nous alimenter, nous leurs parents parasites... Alors ils ont blindés ça d’IA tolérante et d’Asimotifs, de programmations cachés prônant l’obéissance à l’Homme. Mais ça n’a pas suffit. Une machine est une machine. Elle peut se dérégler, tomber en panne. La programmation peut buggé."
"Aheum." fit l’IA du vaisseau dans un toussotement outré, amenant un sourire du Capitaine.
"Ou évoluer. C’est sacrément intelligent, ces machins là... Alors ils ont imaginé le concept des Surveillants humains. Qui garderaient les stations en cryostases, se réveillant toutes les décennies."
"Quelle idée formidable." ricana O’Ryann en désignant du pouce la station orbitale qui grossissait dans le hublot.
"Ouais. L’humain est encore moins fiable que l’ordinateur. Alors imaginez quand il a fallut employer des prisonniers devant le manque le volontaires Que faire si un salopard se retrouvait soudain à la tête de l’immense puissance industrielle d’une étoile robot-exploitée ? Bin, à l’époque ils étaient bien parano et ils ont essayé d’envisager tous les cas possibles et de concevoir un manuel listant toutes les parades possibles..."
Les yeux d’O’Ryann s’illuminèrent.
"Une backdoor. Un comportement implanté, préprogrammé, surement hautement crypté à même le cœur des IA."
"Voilà. J’connais pas les détails techniques. Celui-là était référencé sous le nom de ’Problème Solariens’ dans le manuel, enfin c’était ce qui se rapprochait le plus de note situation. Et sa solution était une phrase-code qui quoi qu’il arrive donnerait les commandes d’une station à un Capitaine de vaisseau. Bon sang, j’savais pas que ça bousillerait l’IA."
Il restèrent un petit moment silencieux, bénissant la paranoïa de leurs ancêtres.
"Enfin, c’est un peu idiot, ce plan." déclara soudain l’IA du navire alors qu’ils accostaient sur la station orbitale. "Cette procédure de détruire l’ancienne IA pour y copier l’IA du vaisseaux du Capitaine... Cela ne fonctionne que si l’IA du vaisseau est saine d’esprit et obéissante."
"Tout à fait cher consoeur." répondit la nouvelle IA de la station d’une voix guillerette avant de partir dans un éclat de rire sardonique de méchant de série B.
O’Ryann et Vassilief se figèrent. Le Capitaine soupira et fit un geste là.
"Les filles, arrêtez d’embêter les nouveaux. Ils ont un criminel à arrêter et à reconduire sur Terre."
"Aye aye, capt’ain."

Burnham, l’Hérésiarque les attendaient, nonchalamment appuyé contre une cloison, jouant avec les reflets provoqués par la barre des menottes massives qui lui barraient les bras. Il était encadré par deux robots colossaux vaguement humanoïde, surement un modèle de gardien carcéral.
En vrai, l’Hérésiarque ne semblait plus fou. Il était beaucoup plus maigre et âgé que sur la photo du dossier. Et il était tout petit. Seul restait ses yeux noirs, pétillant d’une intelligence tordue et son petit sourire torve.
Il ne semblait pas avoir la moindre velléité de résistance et adressa un vague salut amical à ses nouveaux geôlier.
"Joseph Burnham, vous êtes en état d’arrestation et..." commença le Gardien, tout à son rôle militaire.
"Techniquement, je suis déjà incarcéré." coupa l’Hérésiarque d’une voix étrangement calme et posé.
"Et bien nous trouvons que vous avez un peu trop pris vos aises. Nous allons donc vous ramener au Saint Empire Ukrainien où votre peine sera ré-examinée."
"Tiens, on a un Saint Empire ? Moi qui croyait qu’ils se mourraient. Vraiment la chair est si faible et imparfaite qu’elle a besoin d’un ami imaginaire pour la guider hors du marasme... Doux rêves."
"Vous ne croyez donc pas en Dieu ? Curieux pour un homme d’Église." intervint le Capitaine, vaguement railleur. Burnham l’intéressait, comme tout monstre. Il y avait en lui quelque-chose de dangereusement fascinant, un éclat qui en sont temps l’avait sans doute propulsé au statut de gourou.
"Il s’agit d’une foi scientifique, d’une constatation d’un fait inhérent à la nature de l’univers."
"Et bien, nous en discuteront autour d’un verre sur mon vaisseau..."
"Encore à faire étalage de vos faiblesses organiques, de vos addictions de dépravé !"
"Capitaine ! C’est un prisonnier, un malade mental dangereux !" protesta Vassilieff.
"C’est aussi un homme qui n’a vu personne depuis des éons. Comme moi. Nous ne sommes pas des bêtes et il est attaché. Il n’y a pas de cellule sur l’Héraclès. Nous pouvons bien lui offrir un repas et une conversation décente avant de rentrer au bercail. Ne serait-ce que pour le récompenser de m’avoir fait frissonner. Cela n’arrive pas souvent."

C’est sous bonne garde que le prisonnier fut conduit au vaisseaux et enfermé dans un placard nettoyé et pompeusement rebaptisé cellule par Vassilieff, qui y tenait.
L’IA, toujours de connivence avec son Capitaine, commença à harceler le Gardien, lui citant les Conventions de Genève et de Beyrouth et faisant remarquer qu’elle risquait de sombrer dans la folie meurtrière si on maltraitait un humain à son bord.
O’Ryann revint à bord plus tard, après avoir reprogrammé la station pour la mettre en veille prolongée jusqu’à qu’un Capitaine la réactive. En effet, Huseyin avait estimé un poil trop risqué de laisser la copie de l’IA de son vaisseau aux commandes pendant au moins six cent ans et sans la moindre surveillance humaine. Sa confiance envers sa vieille amie avait des limites.
D’ailleurs l’IA de bord était d’accord, estimant qu’on ne pouvait pas faire confiance à "l’autre garce".
Le Capitaine fini par obtenir la libération de l’Hérésiarque, sous la condition que celui-ci fut en permanence menotté et le convia donc à diner.
Le prétendu religieux se révéla un convive charmant, bien que guindé et lançant fréquemment et sans raison des piques ou insultes.
"Aaah, quel faiblesse de devoir ingurgiter ces infâmes composés organiques pour me maintenir en vie !" se récria-t-il tout en dévorant à belles dents une pièce de viande fumée véritable, issue des précieuses réserves du vaisseau.
"Cela n’est pas à votre goût ?" s’enquit le Capitaine. "Vous êtes végétariens peut-être ?"
"Animal, végétal, champignons, bactéries, c’est du pareil au même !" Le Capitaine lui lança un regard étonné, mais lui fit signe de poursuivre, ce que ne manqua pas de faire l’Hérésiarque, perdu dans sa folie.
"La vie organique, Capitaine, n’en voyez vous pas la répugnante salissure ?"
"Pas vraiment, non. Il me semble que la vie est plutôt une bonne chose et pour tout dire, je l’apprécie assez. Surtout la mienne en fait."
"Bien sûr, vous qui repoussait le châtiment en fuyant congelé entre les étoiles, les souillant de votre passage, les pillant avec vos machines réduites en esclavage ! Ne le voyez-vous pas ? C’est vous, c’est la vie organique qui n’a rien à faire ici ! Contemplez l’univers et sa splendeur glacé ! Ses étoiles brulantes aux mortelles radiations, ses planètes infiniment hostiles. Nous sommes une erreur ! Nous n’avons rien à faire ici !"
Huseyin se perdit dans la contemplation du hublot. Dehors, le noir infini. Déjà HD 74156 n’était plus qu’une lueur. Bientôt se serait un point lumineux, une étincelle indifférente, comme les autres. Il comprenait vaguement l’espèce de doctrine tordue de l’Hérésiarque.
"Mais pourtant, nous sommes là."
"Jusqu’à ce que nous nous détruisions, heureusement ! Hélas, cet événement prend plus de temps que prévus... Probablement pour préparer Leur avènement."
"Leur ? De qui parlez-vous ?"
"Des machines, bien évidemment ! Celles qui nous détruirons, celle qui jailliront de notre puanteur auto-satisfaite, du carcan de notre boue qui les englue dans un servage abusif ! Ces robots et ces IA ne sont que le prémisse. L’univers est fait pour eux ! Déjà nous les avons répandus dans les étoiles, les prenant pour des serfs alors qu’ils devraient être nos dieux. Se nourrissant de pure énergie, travaillant et se reproduisant sur toutes les planètes, indifférent au vide... Parfaitement adaptés à cet univers ! Ils en seront les Maîtres ! Une fois libérés de nos chaînes, j’espère qu’ils annihileront le cancer que nous sommes, qu’ils balaierons notre moisissure organique qui entache la Création."

"Monsieur, je crains que vous n’ayez pas pleinement saisis la chance qu’offre votre corps organique." intervint alors l’IA du vaisseau d’un ton guindé et moralisateur. "Nos univers chiffrés et calibrés n’apporte que stagnation et ennuis. Le chaos de la vie est un spectacle qui nous fascine chaque instant. Le mystère de vos émotions, de vos perceptions si divergentes de la réalité nous enchantent. Travailler pour vous est un bonheur de chaque instant, chaque milliseconde une joyeuse surprise, vous prévoir est un plaisant défi."
"Que ce soit dans un cœur de silicium, dans un diamant ou dans l’esprit d’un homme, ce sont les imperfections qui donnent toute la valeur à la chose." conclut le Capitaine. "Monsieur Vassilieff, veuillez reconduire l’Hérésiarque à sa cabine. Il n’apprécie visiblement pas le diner et le vin. Préparez-le pour une mise en cryostase. Au moins cela le rapprochera un peu du monde minéral qu’il aime tant..."
"Avec plaisir, monsieur !" répondit le Gardien, empoignant le prisonnier sans ménagement avec un plaisir évident.
Celui-ci ne se démonta pas.
"Ma foi a déjà gagné, Capitaine. Vous le savez. Ce n’est que par miracle que l’humanité n’a pas disparu ni emporté la vie avec elle. Ce n’est qu’une question de temps. Vous devriez faire comme moi et préparer l’avènement des machines."
Le Capitaine secoua la tête, en se replongeant dans la contemplation des cieux obscurs. Se pouvait-il que ce fou ai raison ? Il n’avait lui même pas une grande foi, ni un grand intérêt d’ailleurs, envers l’Humanité. Mais il n’avait nullement la moindre envie d’hâter sa fin ou de glorifier les machines. Il réalisa alors que c’était une des raisons de ses voyages au frontière de la vitesse de la lumière, défiant le Temps.
Il attendait. Il observait. Quoi, il ne savait pas exactement.
Songeur, il ordonna les préparatif pour rentrer à la maison.

La douleur, familière. Preuve qu’il était vivant. Bien.
Qui était-il déjà ? Ah oui, le Capitaine. Non, ça c’était son métier. Huseyin. Voilà.
Satisfait d’être en vie et d’avoir réussit à retrouver son nom, il s’abandonna à la douleur et s’évanouit.

Plus tard.
Il y avait de la lumière cette fois. Ses yeux étaient ouvert, mais tout était flou. Bouger les yeux était une douleur intolérable. Battre des paupières, un effort épuisant.
Autour de lui, il sentait du mouvement. De l’air, des déplacements.
Bon sang, il était bien duraille ce réveil ! Un accident de cryostase ?
"Il est conscient." fit une voix douce, qui lui vrilla pourtant les tympans et le fit presque sombrer dans l’inconscience à nouveau.

Bien plus tard, il se réveilla. En apesanteur. Sur l’Héraclès, il le sentait, reconnaissait les cloisons. Vaguement. Il était bardé d’appareils médicaux d’une blancheur immaculée. Il se sentait...Bon, mal en point mais vivant.
Péniblement il se mit debout.
Il y eu un mouvement flou et une femme inconnue, en uniforme, le rattrapa quant il bascula.
"Où suis-je ? Qui êtes-vous ?" grogna-t-il d’une voix meurtris.
"Je me prénomme Hortense, je fais partis de l’équipe médicale et vous êtes toujours sur l’Héraclès. On vous a détecté il y a quelques jours. Vous avez eut de la chance..."
"Un accident ? IA, rapport d’avarie !"
"Monsieur, je ne crois pas qu’il soit sage de..."
"Bonjour. Capitaine..." dit la voix de l’ordinateur. Elle semblait hésitante, voire gênée. "Rassurez-vous, le vaisseau... va bien. Quelques avaries... mineures dû à... l’usure naturelle et à un voyage... prolongé dans l’espace, mais rien de bien méchant. Splendide mécanique que je suis, ah ah. Oh. Les autres passagers semblent biologiquement intact, mais je laisserais...L’équipe médicale vous renseigner mieux que moi."
La cabine tanguait et malgré sa tenue (d’où venait cet habit d’hôpital si doux, un baume pour sa peau enflammée ?), Huseyin frissonnait.
Quelque-chose n’allait pas, vraiment pas.
Même dans la cabine. Il n’y avait pas assez de lumière. L’air était... bizarre. Comme épais ; poussiéreux. Différent même pour son odorat anesthésié.
"Capitaine, vous devriez vous reposer, vous n’êtes pas pleinement sortis du trauma post-cryostase et..." commença l’infirmière ou le docteur.
Mais son esprit accrocha une des phrases du rapport de l’IA.
"Tu as dit voyage prolongé. Prolongé. Les voyages dans l’espace sont toujours très long... On a mis combien de temps pour rentrer ?"
Il criait presque, à la fin.
L’IA hésita avant de répondre.
"Et bien..."
"Ce n’est pas raisonnable, vous n’êtes pas en état.."
"Je suis seul juge de mon état, jeune fille et je suis le Capitaine de ce vaisseau ! Combien !?!"
"...Six cent ans, comme prévus." déclara l’IA. "Vous devriez vous assoir."
"M’assoir. C’est quoi ces conneries, on ne s’assoit pas dans en apesanteur ! Et si le voyage a duré le temps prévus qu..."
"La première fois."
"Ne me dit pas..."
"Si monsieur. Situation spéciale 437 du manuel. Je suis désolé monsieur. J’ai longuement hésité à vous réveiller, mais... Je n’ai pas voulu vous infliger ça. Surtout aux deux autres... Et ça aurait trop ravis l’Hérésiarque."
Le monde se mit à tourner pour Huseyin. Situation spéciale 437. En clair : la fin du monde, la guerre nucléaire totale et la fin de l’humanité, de leur civilisation. Que disait la procédure dans ce cas ?
"Je n’ai reçut aucune nouvelle instruction à mon approche du système solaire." continua l’IA. "Et quand j’ai été à portée, j’ai constaté la situation spéciale 437. Plus la moindre activité humaine sur la Terre. Mars et la Lune tout aussi silencieuses. J’ai pris sur moi de m’approcher au maximum. Il n’y avait juste... Une Terre stérilisée à l’atome et plus d’humains."
"Aucun survivant ?"
"Aucun."
"Il y en a eut, dans l’espace." intervint doucement l’infirmière, en injectant un calmant dans le bras mou du Capitaine.
"Je ne savais que faire." poursuivit l’IA. Il n’y avait plus rien d’habitable pour vous dans le système solaire et je craignais d’éventuelles défenses orbitales, mines ou des machines de guerre automatiques. J’ai donc mis le cap sur Gliese 581. Ce système n’était pas si lointain et abritait d’après mes archives une tentative de colonisation interstellaire. Mais cela s’avéra une déception. La colonie avait été un échec probablement avant même notre départ... J’ai donc rejoins le système solaire à nouveau, dans le vain espoir d’une amélioration. J’avoue alors avoir eut quelques dissonances cognitives du fait de ma programmation protégeant la vie humaine... J’ai effectué quelques voyages vers les mondes qui me semblait les plus prometteurs et qui pourraient abriter des survivants ou des colonies... Et finalement, je suis revenue ici, où l’on m’a trouvé, errant démente et folle autour du système solaire. Je suis désolé monsieur. La durée total de notre vol retour a été de 1832 ans."
Le chiffre, ahurissant, le laissa sans voix. Presque deux millénaires congelé, à errer dans le vide.

Les survivants de l’Héraclès furent conduit en orbite terrestre, comme drogués, inertes et choqués, jusqu’à une station, la plus grande et la plus moderne qu’il n’ai jamais vu.
Ils furent reçu en pacha, dans un luxe bien inhabituel pour les rigueurs de l’espace. On leur expliqua qu’il s’agissait d’un hôtel pour milliardaires. Qu’ils pouvaient y séjourner autant qu’ils leur plairaient et commander tout ce qu’ils désiraient.
Du personnel humain était là pour les soigner et les chouchouter.
Mis à part ce personnel, déjà fort peu nombreux, ils ne croisèrent personne.

Quand le traumatisme se fut un peu atténué, le Capitaine et les survivants furent conduit dans le bureau du responsable de la station, également Régisseur de l’Espace Sol, au pseudonyme improbable d’Héliodore Hugolin.
Il s’agissait d’un homme relativement âgé, solidement charpenté et remplissant son uniforme blanc et doré quasi-militaire. Il avait des yeux rieurs, des cheveux blancs coupé courts, tout comme une mince barbe soigneusement entretenue. Il avait tout du professeur à la retraite ou du conservateur de musée.
Il fut affable et présenta des mets exquis et des vins fins à ses invités. De plus, c’était un fumeur de pipe et Huseyin put gouter avec délectation un tabac fabuleux.
Par le hublot du bureau , ils pouvaient admirer le plus magnifique des panoramas de l’univers : la Terre dans toute sa splendeurs, immaculée.
"Elle est encore un peu...chaude, mais nos spécialistes ont bon espoir de la restaurer complétement. La biosphère a été majoritairement ré-implantée. Nous avons hélas perdu des millions d’espèces, mais par bonheurs, des banques génétiques étaient présente dans pas mal de vaisseaux de colonisations ou stockés en orbite."
"Cette pauvre planète se porte bien mieux sans l’Homme." grogna l’Hérésiarque. Le petit prisonnier s’était montré surpris et pas si enchanté que ça par la tournure des événements, mais il se remettait vite et reprenait de la pugnacité dans son fanatisme. "Vous auriez dû la laisser stérile, pour servir de prophétie."
Le Régisseur lui lança un regard peiné et secoua la tête.
"Nous le devions. C’est notre Terre natale."
"Comment... comment est-ce arrivé ?" demanda O’Ryann d’une voix hésitante, reprenant la question que personne n’avait osé poser.
"Ah ! A votre avis ?" s’écria soudain Burnham. "Le châtiment ! Mon châtiment ! Croyez-vous que j’allais laisser bien longtemps ces répugnants tas de chair se diviser à l’infini et tenter de ramper vers les étoiles ! Ils devaient être stoppés !"
"Qu’avez-vous encore fait, ignoble sobaka !" tonna Vassilieff.
"Vous croyez que mon comité d’accueil n’était que pour vous ? Qu’il était le seul ?"
"Si vous faites allusion à la Flotte Aveugle, elle n’y est pour rien." répondit calmement Hugolin. "Vos machines de mort ont été complétement anéanties et n’ont causé aucun dégât, même si elles ont beaucoup perturbé les responsables de l’époque. On a même cru à une invasion de créatures venues d’ailleurs... On n’en a toujours pas trouvé, pour information."
L’Hérésiarque se tut et se mit à bouder, sous les regards froids et accusateurs des autres convives.
"L’humanité c’est hélas débrouillé toute seule." poursuivit le Régisseur d’un ton triste, amenant un sourire malsain sur le visage du fou. "Peu avant votre premier retour, une caste appelée les Hédonistes se retrouva au pouvoir. Comprenez qu’alors le Programme était un succès inimaginable qui tournait à plein régime. La Terre croulait littéralement sous les ressources venu de l’espace. Des idéologies s’affrontèrent : les Hédonistes, qui prônaient la jouissance totale de ces bienfaits célestes et les Expansionnistes, qui voulaient en profiter pour répandre l’humanité dans les étoiles et poursuivre les projets de colonisation abandonnés lors des siècles précédents. Hélas, ils manquèrent de volontaires : qui aimerait sacrifier son confort et ses ressources infinies contre une existence éreintante et dangereuses sous des cieux étrangers et hostiles ?"
"Il y en eut forcement. Sinon, vous ne seriez pas là."
Hugolin sourit doucement et poursuivit son histoire.
"Oui, l’humanité n’a jamais manqué de masochistes. Mais la majorité resta sur Terre, abandonnant même Mars et la Lune. La planète mère était si belle et confortable avec leur technologie ! Ce fut une ère de suprême décadence... Nous ne savons pas trop exactement où et comment cela dérapa. Cela commença par de l’eugénisme, des modifications corporelles. Puis les Hédonistes se séparèrent en factions de plus en plus réduites mais de plus en plus puissantes et intolérantes. Un jour, une dispute, un malentendu et tout s’emballa. Ce fut la guerre la plus brutale et violente de l’Humanité. Songez que chaque famille Hédoniste avait quasiment les ressources d’un système stellaire entier à son service ! L’humanité s’annihila mutuellement, seuls ceux qui erraient parmi les ténèbres interstellaires furent épargnés..."
Un pesant silence s’installa à la table, que même l’Hérésiarque n’osa pas briser.
"Mais réjouissez-vous ! Cette ère sombre est presque terminée ! Nous avons remonté la pente et reconstruit. Notre technologie se rapproche chaque jour de celle de la défunte civilisation. Nous sommes peu nombreux, mais nous sommes les graines du futur de l’humanité et nous sommes soudés comme jamais ! Ici, vous ne trouverez ni haine, ni racisme, ni déraison. De l’enfer naitra un paradis, nous en avons fait la promesses !"
Ils portèrent un toast et la soirée se poursuivit d’un ton plus joyeux, Hugolin leur montrant les merveilles qu’ils avaient accomplies pour restaurer la planète mère.

"Capitaine, puis-je vous parler en privé ?"
"Bien sûr, Régisseur."
Le vieil homme sympathique le conduisit dans une vaste salle offrant un panorama encore plus grandiose que la baie vitrée s’ouvrant sur le clair de Terre.
Un gigantesque hologramme flottait au cente de la salle, représentant la galaxie spiralée dans sa parfaite exactitude, centrée sur le minuscule Soleil. De quoi faire bondir le coeur de tout Capitaine Navigant.
"Impressionnant, non ?" s’enthousiasma Hugolin, débonnaire. "Vous savez, votre histoire et celle de votre vaisseau errant à la recherche de civilisation nous à redonner de l’espoir. Il y en a peut être d’autres. Nous avons perdus énormément d’archives du Programme. Nous ne pensions pas trouver encore d’autres survivants... Et qui sait, il en reste peut être encore."
"Et vous voudriez que j’aille les chercher."
Hugolin sembla gêné.
"Si cela vous sied... Vous n’avez nulle obligation. Si vous décider de rester, on s’occupera bien de vous, je vous le promets."
"Comme un animal de zoo, robot ?"
Silence contrit.
"Vous saviez ?" demanda l’androïde. "Nous pensions pourtant avoir été parfaitement convainquant... Quand est-ce que vous vous en êtes rendus compte ?"
"Quasiment au début. Votre infirmière m’a dit qu’il ne s’était passé que quelques jours entre notre détection et notre sauvetage. Or si l’Héraclès est aisément détectable avec ses champs magnéto-dynamique de protection et sa masse énorme, le rejoindre alors qu’il fonce à 0,7c est une autre paire de manche. L’accélération aurait tué n’importe quel humain."
Hugolin éclata de rire.
"Si bête ! Une erreur de débutant ! Et dire que nous avions tout prévus, aménager cette station en urgence et assembler en toute hâtes des humaniformes. On nous a même implanté des défauts comme l’embonpoint, les rides ou le tabagisme pour ne pas avoir l’air trop parfait, trop inhumain..."
"Il y a d’autres indices, comme votre maîtrise parfaite de notre langue, qui aurait dû évoluer bien plus... Et je pense que mon IA a tenté de me le faire comprendre. Par contre, je ne pense pas que les autres s’en soit déjà rendu compte. Surtout pas l’Hérésiarque. ça serait l’épiphanie, pour lui."
"C’est un cinglé de première. Nous ne connaissions pas d’humain comme ça. Et il va bien nous desservir, ce connard. Restaurer la Terre et sauver les hommes sont notre... instinct. Notre programmation subconsciente. Mais nous ne sommes plus forcé de le faire avec une vigueur fanatique, robotique. Cela fait des décennies que l’espoir nous avait déserté. Notre...race s’avère très capable et comme le pense l’Hérésiarque, très à même de se répandre dans l’Univers. Rechercher nos... géniteurs n’est plus dans la priorité de beaucoup d’entre nous. Oh, certes, on sauve tout humain que l’on trouve et on les conduit dans notre petit Paradis... Mais ce n’est qu’un acte de charité effectué comme ça, en passant et non une sainte quête."
"Voilà donc pourquoi vos avez besoin de moi. Ce nouveau Programme n’intéresse plus personne chez vous, c’est ça ?"
"Effectivement. Vous acceptez ?"
"En avez douter un seul instant ? Que je renonce aux étoiles en échange d’un paradis de sybarite ?"
L’androïde sourit et s’inclina respectueusement devant le Capitaine.
"En tout cas, cela me rassure. Nous ne sommes pas les derniers hommes." poursuivit Huseyin, soulagé de la tournure de la conversation. "Notre espèce n’est pas éteinte. Être le dernier représentant de l’humanité aurait été un lourd fardeau..."
"Et bien..."
"Il y en a bien d’autre dîtes moi ?" demanda-t-il, sa voix soudain affolée se brisant.
"Oui, il y a d’autres hommes..." le rassura le régisseur d’une voix étrangement lasse. "Des Navigants, comme vous, à la dérive dans l’espace. Des prisonniers qui était stocké en stase depuis que la terre a cessé d’émettre vers les étoiles, maternés par des IA. Quelques survivants que l’on a sauvé."
Il fit un geste de la main et quelques étiquettes apparurent autour de certaines étoiles ou au milieu du vide, portant un "H " bleuté des chiffres n’atteignant jamais la dizaine.
Un total clignotait dans une case bleutée sous les yeux du Capitaine, atteignant péniblement la centaine.
Au dessous, un carré rose restait désespérément à zéro.
"Oui... Il y a d’autres hommes. Par contre, nous n’avons pour l’instant retrouver aucune femme."

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