
Délinquescence
(Divers - 26/06/2005)
Dans toutes les directions s’étalait un immense champ de blé d’or. Champs était d’ailleurs un terme inapproprié face à la véritable mer végétale chaotique qui ondoyait lentement sous le zénith. L’immensité dorée était abruptement tranchée en deux par un ruban d’asphalte noir comme une nuit sans lune, sans étoile, sans espoir. La route, vieille et craquelée, donnait un sens à l’univers, définissant deux directions au beau milieu de l’infini. L’une valait l’autre d’ailleurs.
C’est ce que ce disait l’unique silhouette à des lieux à la ronde. Elle fit donc un pas en avant, puis un autre. Et encore un autre. La silhouette appartenait à un homme, ou à ce qui se définissait comme tel. Vêtus de noir, notamment d’un manteau de voyage rapiécé que nul vent ne soulevait, elle progressait d’un pas lourd, usé, mais néanmoins obstiné. Quelques éléments notables prouvaient que la silhouette n’était pas un homme...Sous les cheveux d’ébènes, en bataille, on devinait des oreilles un peu trop pointu. Les yeux du voyageur, d’un vert d’émeraude à la limite de la phosphorescence et fendus d’une pupille serpentine, offraient une couleur supplémentaire partagé entre le lapis-lazulis absolu du ciel d’été, l’or ondoyant du blé et la noirceur du goudron et des habits de l’errant.
La chaleur était accablante, faisant ondoyé le lointain, renforçant encore l’idée de désolation et de distance infini de cette route au beau milieu de nulle part. Le voyageur était déjà las de la vision des champs de blé dans la lumière cru. La sueur et la réflexion du soleil lui tuaient ses yeux sensibles de prédateurs nocturnes. Chaque pas semblait futile, inutile, vivante preuve du paradoxe de Xenon. La route semblait s’étirer sur des années-lumière mornes, promettant un trajet qui prendrait des éons de solitude morose. La solution était là, pourtant, dansant dans l’esprit du voyageur, le tentant. Un geste, un parole et il en serait fini de ce trajet interminable, de cet endroit immobile au cœur du temps, de cette chaleur accablante qui le rongeait. Il ne fit rien. Puis il remit un pied devant l’autre.
L’errant avançait toujours, s’amusant à contempler son ombre, offrant sa nuque au soleil implacable.
Son image ténébreuse n’offrait aucun réconfort. Elle ne changeait pas.
Il leva les yeux vers le globe incendiaire au cœur de l’azur. Il n’avait pas bougé depuis des lustres, le pilonnant ardemment de ses rayons impitoyables.
Le voyageur sourit. Même le temps semblait fondre au soleil...Comme les distances, la perception de l’univers.
Mais qui vaincrait ? Ce monde immuable à la morosité accablante, au décor inaltérablement ennuyeux ? Ou bien sa volonté implacable, sa détermination sans faille à railler l’univers, à accomplir l’impossible...
"Déjà je retombe dans mon égocentrisme..."
Le voyageur sourit. Avait-il parlé ? Murmuré ? Crié ? Ou bien seulement pensé ? Seul le silence et le crissement du vent dans le blé desséché lui répondirent. Cette unique son oscillait dans son esprit, juste entre le à peine audible pour être remarqué et le exaspérant. Bien évidement, il ne changeait jamais, ni en tempo, ni en intensité. A croire que le changement avait été banni de ce lieu. Arriverait-il à le faire changer ? A provoquer le moindre événement digne d’intérêt ? Le voyageur poursuivit sa marche, d’un pas ferme et décidé, niant le désert pourtant fertile de son environnement figé.
Changement.
Si.
Au milieu du brouillard visuel, au cœur des hallucinations provoquées par la chaleur et le miroitement de l’asphalte, il le descella.
Etait-ce possible ? Ces sens lui joueraient-il un tour ? Cette morne plaine d’or mouvant, ce ruban noirâtre légèrement collant auraient-ils une fin ? N’était-ce pas quelque artifice de son esprit torturé par le silence et la monotonie, inventé pour tromper sa langueur ?
Il nia le changement presque aussi fort qu’il l’avait désiré, n’osant croire qu’une modification de son environnement pouvait être encore possible. Ces éons d’errance à travers cet infini allaient-ils prendre fin ?
Le voyageur réfuta, analysa, contra et douta de ses sens jusqu’au bout, jusqu’à être face à l’impossible changement.
Une ruine.
Pyramide de verre brisé et de béton fracassé par le temps, un morceau d’immeuble émergeait péniblement à travers la mer de blé. La végétation monotone semblait lutter avec hargne contre ce blasphème construit par les hommes, le prenant d’assaut sous le vent telle des marées d’or sous la houle d’une tempête vengeresse. Ultime doute, ultime espoir pour l’errant. Enfin un jalon, une chose susceptible de marquer la progression du voyageur. Borne symbole de civilisation, d’espoir et de désespoir. Il hâta le pas.
Comme s’il venait de déclencher un mécanisme secret de l’univers en approchant de la construction, le voyageur remarqua que le temps avait repris son court. Il fit une pause pour reposer ses yeux fatigué par la monotonie, se gavant visuellement des arrêtes abruptes du bâtiment détruit, analysant son architecture, se délectant de son usure et de sa perfection corrodé. Symbole du changement, symbole de l’humanité. En ruine, mais si gaillardement représentatif de l’existence d’un autre chose, d’une possibilité, d’une civilisation.
L’errant sourit. Jamais il n’aurait cru que ce déchet détruit, sûrement sans grâce même lors de son frais achèvement, puisse lui mettre tant de baume au cœur.
Avec le retour des sentiments, le voyageur connus la peur, le doute, l’hésitation.
Que venait-il faire ici ? Qu’allait-il trouvait plus loin ? Cette ruine sombrant au milieu du néant n’augurait rien de bon... Mais, justement, n’aimait-il pas ça ?
"Encore en train d’envisager de sauver le monde, de changer l’inévitable ?" se railla-t-il.
Bien sûr, rien ne lui répondit.
Il avait repris la route, d’un pas constant, inusable. Le bâtiment avait disparut dans le lointain, dévoré par les vagues trouble de chaleur. Le temps avait resuspendu son vol... Mais cela n’avait plus d’importance. Maintenant il savait qu’il progressait, qu’il avançait, que tout n’était pas figé dans l’ambre moite de cet été, de cette journée. L’univers se vengea, bien sûr, du vol de ce secret. Le soleil était descendu, s’abîmant dans l’infini avec une lenteur confinant à l’immobilité, face à la route, comme il se doit. La luminosité faisait souffrir les yeux du voyageur en même temps qu’elle le rassurait. Il sentait le sel de sa sueur sur ses lèvres desséchées. Et il avançait toujours, souriant. Tout indiqué qu’un jour ou l’autre, cette journée maudite aurait une fin. Il espérait que cela était un reflet de sa vie...
Changement, à nouveau.
Pléthorique, cette fois si. L’univers se montrait d’un coup fort prolixe, comme si il n’avait plus la force de lutter contre la volonté de l’errant. Celui-ci souriait, convaincu d’avoir gagné.
Maintenant il progressait à l’ombre d’autre pyramide titanesque, restes monolithique d’immeubles renversés. Une Vallée des Rois, un vallée de tombeau pour une civilisation moderne.
Les yeux joyeux et avide de nouveauté du voyageur s’extasiaient devant les lignes brisées des ruines cyclopéennes. Il cherchait le moindre indice, le moindre soupçon d’information. Tout trahissait une civilisation d’une banalité affligeante. Quelle était donc la catastrophe qui avait renversé la ville à présent fondante dans un champ ? Qu’étaient devenus les habitants ? Y avait il un autre être vivant sur ce monde désert ? L’interrogation fixait un but au voyageur, attisant sa curiosité, donnant un sens à ce voyage.
Il franchit un pont en ruine. La route était de plus en plus mauvaise. Autre changement. Une entrave à sa progression, nouveau tour des Dieux de ce monde ? De toute façon, à quoi bon ? Quel intérêt de ralentir quelqu’un dans ce monde au temps figé ? Il ricana, enjambant une pile de débris, contournant un véhicule à moteur réduit à l’état de pulpe ferrugineuse. Il se gavait de changement. Tel était sa destiné de Pion du Chaos. Il franchit un nouveau pont, s’extasiant sur les filaments arachnéens qui maintenaient la construction en apesanteur au dessus de la mer jaune du blé crissant. Le vent tirait une fugue plaintive, funèbre, de la construction. Sûrement un requiem. Dame Nature était une artiste de renom, mais elle n’était pas connue pour sa folle gaieté.
Il sourit. Nombreux sont ceux qui se seraient récriés contre pareil jugement.
Une grimace traversa le visage de l’errant.
"J’en veux décidément toujours plus." grogna-t-il.
Il avait eut le changement visuel et auditif. Maintenant, il voulait que sa solitude cesse. Il voulait discuter, arguer, argumenter, débattre, philosopher, crier ou simplement communiquer avec une forme d’intelligence.
L’errant sourit et avança plus vite, toujours face au soleil cuisant.
Il allait être exaucé, il en était convaincu.
Il le fallait.
Sinon, il détruirait ce monde, rien que pour tromper son ennui.
"Voyons si la menace marche..." déclara-t-il, méchamment, face aux débris silencieux qui n’avaient même pas la décence d’être hantés...
Le voyageur progressait toujours au cœur des ruines d’une civilisation brisée. La route défoncée devenait de plus en plus chaotique, comme pour rejeter le marcheur fatigué mais obstiné. D’aide, elle devenait obstacle, traitrise et fourberie, visant à déstabiliser, épuiser, voire même blesser. Le soleil éternellement couchant n’était pas en reste, avec sa lumière rasante, éclaboussant les monolithes d’habitation détruits d’un orange-doré pénible. Des milliers de débris, verre et métal réfléchissant, reflétaient violemment les rayons ardent, visant les yeux. Bien évidement, le chemin le plus praticable, non, le moins pire, était directement en face de l’astre du jour à l’agonie...
L’errant ne rêvait que d’ombre et de fraicheur, mais continuait à progresser inlassablement sous le soleil. Il défiait le temps de se remettre en marche, d’amener la nuit, sa vrai patrie. Il se gaussait intérieurement de ces obstacles mesquins dressés contre son ardeur et sa volonté. Il ne renoncerait jamais. Pourtant, son pas devenait lourd, son pied léger de semi-elfe n’avait plus aucune grâce, sa vitesse diminuait peu à peu, comme fondante, engloutie dans l’ambre du couchant.
Quelques éons plus tard, son œil mis à la torture par le soleil et la sueur capta un mouvement. Hallucination ? Réponse à ses désirs ? Le marcheur commit l’irréparable et s’arrêta. Une main en visière, il scruta les barres de béton et de métal tordu, toutes semblables au milieu de cette cité gigantesque en proie au chaos et à l’entropie. Immobile, douché par ce soleil éternel, il scruta des ombres quasi-inexistantes, à la recherche d’un signe ou de la confirmation de sa folie.
Bruit ! Mouvement !
Il ne s’était pas trompé. Il y avait quelque-chose de vivant, quelque-chose d’autre que lui dans ces débris cyclopéens.
Il sourit. Il était temps de céder à la curiosité, son principal défaut, et de mettre en œuvres ses talents de pisteur qui faisaient la renommée de ses ancêtres...
Comme si l’attrait de la nouveauté avait décuplé ses facultés, le voyageurs traqua l’intrus avec hargne et avidité, infatigable. Il plongea dans des ruelles sombres qui n’étaient plus que fissures, se faufila tel un félin au travers des champs de métal rouillé et des forêts de blocs de béton fracassés. De marcheur, il était devenu chasseur. Polarisé sur sa proie encore invisible, sûr de ses capacités, il ne remarqua pas qu’il s’éloignait de la sécurité relative de la route. Il ne prit conscience de son égarement que lorsque le soleil devint invisible...
Plus de pluie de lumière dense du couchant, plus d’étincelles cruelles de réverbération. Autour de lui ne restait que les ténèbres glauques et inquiétantes de l’ombre des monolithiques immeubles détruits.Qui semblaient se resserrer autour de lui, en silence, menaçants, secrets. Isolé dans quelque cour intérieure, coupé de la lumière qui chasse traditionnellement le mal, il identifia enfin sa proie qui l’avait entrainé dans ce dédale obscur. Trônant d’un air moqueur sur un pylône de métal tordu, un corbeau.
Le voyageur ne put s’empêcher d’éclater de rire devant le sombre volatile qui lui avait fait gaspiller ses forces et son temps.
Puis, reprenant peu à peu son calme au fur et à mesure que son cœur cessait de battre la chamade, il s’intéressa à l’oiseau. Après tout, il s’agissait tout de même du premier être vivant non-végétal qu’il croisait dans ce monde partie à va-l’eau...
Il s’approcha, puis s’arrêta. Le calme, l’obscurité du lieu était anormale.
"Comme tout le reste ici" songea-t-il avant de frissonner.
Mais l’atmosphère était trop lourde, irrespirable, hantée par des menaces secrètes et des odeurs de pourriture. Des odeurs de mort, une froideur de caveau.
Il plissa les yeux, détaillant le volatile de mauvaise augure à l’aide de ses sens aiguisés et par d’autres moyens plus obscurs...
L’animal lui rendit un regard moqueur, semblant sourire méchamment...
Un sourire torve barra le visage du maraudeur en chasse.
"Ici aussi... J’aurais du m’en douter..." maugréa-t-il à l’adresse du corbeau.
Tous ses muscles se tendirent, prêt à l’action, prêt à la destruction. Il sentait des énergies inquiétantes se masser en lui, prêtes à rugir, à déferler et à semer la mort à son ordre.
Le corbeau croassa un ricanement.
"On se moque ? On me défie encore ? Quelle témérité...Mes sens ne me trompent pas, tu es bien diminué... Est-ce là ton avatar dans ce monde ? Quelle cruelle plaisanterie du destin ! D’un mot, d’un geste et je te renvois facilement au néant que tu chéris tant..."
L’oiseau se contenta de le toiser sévèrement. Ses yeux encore plus noirs que son plumage se plongèrent dans les émeraudes éclairés par la rage du regard du voyageur.
"Oh ? Trop tard, dis-tu ? Que m’importe... Je ne suis pas venu réparer tes œuvres, sauver des mondes et combattre pour le Bien... Tout ça est fini... Par contre, résister au plaisir de t’annihiler séant va m’être difficile..."
Le noir volatile croassa une sorte de rire inhumain qui se réverbéra, se déforma ignoblement contre le cercles conspirateurs d’immeubles détruits.
L’errant colérique eut un rictus. Il soupira, décontractant ses muscles, rangeant son humeur assassine, dissipant les auras de violence.
"Pfff... Bien vu, je bluffais... Trop tard, comme tu l’as dit. Te tuer ne me servirait à rien. Pire, tu gagnerais dans ce cas, n’est-ce pas, héraut de la Destruction, Prince du Néant, Maître de l’Entropie ?"
Cette fois, le corbeau sembla surpris, plongeant un regard suspicieux, voire craintif dans les yeux du voyageur.
"Cela doit te faire rager, Ténébreux ?" ricana celui-ci. "Nous voilà obliger de coexister une fois de plus, dans ce monde à la dérive... Sache que si jamais j’en ai les moyens et l’occasion, je donnerais finalement peut être un coup de main pour réparer tes sombres œuvres... Les habitudes ont décidément la vie dure... Et j’aime emmerdé les gens."
Le sinistre oiseau croassa vigoureusement son mécontentement, son cri hantant les couloirs en ruine sous forme d’échos effrayants. Mais nul n’était là pour les entendre...
Le voyageur haussa les épaules et fit un geste d’adieu dédaigneux au corbeau en se retournant.
"Passe le mot : je n’ai pas fuit, je n’ai pas abandonné. Nous resterons des ennemis mortels, toi et moi. Tel est notre Destin, même si je crois pas à ces conneries..."
Le corbeau resta silencieux, puis s’envola, dédaigneux, vexé.
A la vitesse d’un éclair, l’errant pivota, tendus dans un unique but. Un éclat d’argent s’envola, d’une mortelle précision. Le corbeau tomba, foudroyé par le métal traitre de l’assassin. Un ichor noirâtre s’échappa en pulsation lente de la plaie mortelle du volatile au plumage de nuit. L’argent finement gravé, bénit et enchanté par des mains expertes, se corroda, devenant rouille friable, flétrissant comme la feuille que le projectile stylisé représentait...
Le voyageur s’approcha doucement, inexorablement.L’œil du corbeau agité de spasmes luisait d’une incompréhension mêlée au triomphe.
"Je perd peut être en retombant dans la violence et la destruction, devenant ainsi ton serviteur. Mais peut être que cela est un pas vers la rédemption et la sauvegarde de ce monde... Comme je l’ai dit, je ne fuirais pas..."
Il broya la tête de l’oiseau de mort sous un talon vengeur. Une vengeance froide, amère, contenant une colère bouillante et dévastatrice, pouvant faire trembler des mondes.Il jouissait du son des os broyés, des borborygmes visqueux des viscères qu’il piétinait...
Le voyageur sourit, cruel, ironique, mesquin mais triomphateur.
"Jamais plus..."













